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Entretien à la Une : Le financier Meissa LO expose les défis et actions pour le développement économique du Sénégal et les enjeux d’une mise en oeuvre de la ZLECAF

Meïssa Marieme LO est un démocrate et militant libéral des droits humains et pour la sauvegarde de l’Etat de droit, raison pour laquelle il milite dans certaines organisations qui lutte pour la démocratie, l’Etat de droit et la défense des droits humains comme ASF (Avocats Sans Frontières). Il a été nominé en 2021 sur la liste des 100 qui transforment l’Afrique lors des Financial Afrik Awards.

Septafrique s’est entretenu avec M. Meïssa Lô, titulaire d’un master en expert financier et d’un MBA en trading et gestion d’actifs. Le Consultant en finance de marché dans une banque parisienne est revenu sur la situation économique du Sénégal et de la zone ouest-africaine. L’auteur du livre sur les introductions en bourse sur le marché financier Ouest Africain et de plusieurs articles, expose d’ailleurs les points sur lesquels, nos autorités doivent miser pour développer l’économie.

Quel diagnostic faites-vous de la situation économique du Sénégal ?

Le constat que l’on peut faire est que la croissance économique a augmenté sur les 3 dernières années passant de 4,4% à 5,9%, selon l’agence d’études économique Coface. Une évolution de la croissance notée malgré la forte baisse qui fut observée durant la crise sanitaire de covid-19. Un fléau qui avait impacté tous les secteurs freinant toutes les croissances des économies mondiales. Aujourd’hui, en sus des conséquences des mesures qui furent prises (mesures de résilience et de relance économiques) pour faire face à cette pandémie, se rajoutent les contrecoups de la guerre ukrainienne. Celle-ci a entrainé une importante inflation, replongeant les états africains dans une crise de forte hausse des prix des denrées alimentaires. Mais selon les chiffres de l’Ansd, de la BNP Paribas et Coface, l’économie sénégalaise résiste tant bien que mal malgré ces nombreuses crises.
Notre PIB est passé de 1,5% (période de covid-19) à 5,5%. A mon avis, ceci s’expliquerait par la mise en œuvre des principales réformes structurelles et de l’assainissement budgétaire. Ce qui a fait passer le déficit budgétaire du pays de 6,3 % du PIB en 2020 à 4 % en 2022 et selon certaines de nos estimations cela pourrait se stabiliser autour de 3 % du PIB d’ici 2024. Cependant, sans de fortes mesures de résilience comme celles prises lors de la covid-19, l’année 2023 risque d’être dur pour les entreprises qui font dans l’importation et l’exportation, donc par ricochet aussi sur les ménages consommateurs, puisse que les contrecoups seront une continuité des hausses de prix, des licenciements pour motif économique etc.  (Hausse du chômage).

Pour vous, quels sont les secteurs sur lesquels le pays s’appuyer davantage pour développer son économie ?

Selon la Coface, l’agriculture occupe directement 30% de la population sénégalaise. Rien que ce secteur note une croissance moyenne de 8% contre 2,9 % pour l’industrie et -1,7% pour les services or nous pouvons constater que les secteurs de l’industrie et du tertiaire à eux deux contribuent à plus de 70% du PIB du pays. Ce qu’il faut noter ici c’est que les secteurs qui contribuent le plus dans notre PIB souffrent le plus actuellement à savoir les services et l’industrie, certainement lié aux conséquences des deux crises que nous vivons : le post covid-19 et les mesures restrictives qui furent prises et arrêt de production dans le monde ; et la guerre ukrainienne avec la hausse des cours mondiaux du blé et du pétrole sur les marchés financiers.

Alors, pour répondre à votre question, j’ose croire que l’agriculture est un secteur sur lequel l’État pourrait s’appuyer pour éviter une crise économique endémique, car celui-ci pourrait impulser une vraie dynamique économique au pays, sachant qu’il occupe une frange partie de la population et montre une croissance plus importante. La question de l’autosuffisance alimentaire sera résorbée, la question de l’emploi idem ainsi que celle de la forte hausse de l’inflation car vous êtes sans savoir que la forte inflation est surtout liée aux produits importés utilisés pour l’industrie, ou pour la revente sur le marché intérieur afin de répondre à la demande locale. Ces produits importés proviennent des pays premiers fournisseurs du Sénégal et fortement impactés par la crise de covid-19 et par la guerre ukrainienne. Ce cri de cœur vient rejoindre celui de l’homme d’affaire Moustapha Tall et de l’ancien premier ministre Abdoul Mbaye, aussi ex candidat à la présidentiel de 2019, qui le défendait dans son programme politique.
Selon mes analyses, le secteur de l’industrie tarde à décoller au Sénégal ou je dirai, émerge difficilement. Car cela nécessite dés fois de lourds investissements pour le pays ou pour les investisseurs locaux qui ont du mal à les supporter. Sur ce, hormis l’agriculture, le secteur du service pourrait tirer l’économie sénégalaise vers le haut car nous avons pu constater lors de la covid-19 les nombreuses idées ingénieuses développées par de jeunes sénégalais ou start-ups sénégalaises avec de maigres moyens. Certaines start-up aujourd’hui arrivent à lever sur le marché international des fonds de plus 4 millions de dollar pour leur projet de croissance. Ceci nous montre qu’une vraie politique d’accompagnement de l’État sur toutes les questions de recherches et développement, de financement des start-ups ou PME/PMI, sera une des solutions idoines et sine qua non pour rendre solide notre économie.

Comment nos pays doivent-ils gérer la situation actuelle dans le monde avec les crises  successives depuis le début de la pandémie de Covid-19 ?

Récemment j’ai fait un tweet, alertant sur l’urgence de s’organise pour faire face à cette inflation et surtout donner une feuille de route claire de sortie de crise aux populations. Mais, nous n’avons aucun écho d’un État organisant des états généraux dans le but de définir le canevas à suivre pour les 10 ou 15 prochaines années afin de pouvoir résister aux crises actuelles et à venir. De mon point de vu, un État sérieux réfléchirait à revoir tous les plans décennaux mis en place ou programme de développement étudié et réalisé il y a plus de 3 ou 4 ans (exemple PSE) car les deux crises (sanitaire et ukrainienne) ont totalement bouleversé l’ordre normal des choses sur le plan mondial.
La réflexion doit être politiquement, géographiquement, sociologiquement et économiquement poussée vers la concrétisation des politiques commerciales de grands ensembles autrement dit la mise en place de la ZLECAF (zone de libre échange continentale africaine) et si son application dans toute l’Afrique pose problème qu’on aille vers la réalisation dans les 5 grands blocs soit l’Afrique de l’ouest, le Maghreb, l’Afrique de l’est, l’Afrique centrale et Australe. Ensuite suivra, plus facilement la mise en place de monnaie commune par zone et une présence diplomatiquement plus importante et significative à l’ONU. D’ailleurs, le Think Tank que je lancerai bientôt avec d’éminents africains, réfléchira sur les propositions à faire dans ce sens aux décideurs africains.
Si le projet de ZLECAF avait vu le jour avant ces deux crises, l’impact de celles-ci seraient moindre ou à très faible impact sur nos économies africaines. Donc nous avons les solutions, nous disposons des ressources humaines, nous détenons les matières premières nécessaires sans parler des ressources financières capables de créer ces dynamiques zones de libres échanges. Pour infos, afin d’étayer mes propos sur notre capacité financière à réaliser cela, l’union européenne prévoyait 32 millions d’euros pour soutenir les négociations en cours sur les protocoles commerciaux, la mise en œuvre et la mise en place de la ZLECAF alors qu’on note en Afrique une perte annuelle presque de 88 milliards de dollars liés aux flux financiers illicites (FFI), qui ne sont rien d’autres que les fuites de capitaux enregistrées par le continent.

Quelles sont aujourd’hui les opportunités du secteur des finances pour la jeunesse qui fait face au manque d’emplois ?

Interrogé récemment par un site d’information spécialisé sur la finance en Afrique, ma réponse était la suivante : la finance devrait intéresser tous les jeunes car c’est un domaine transversal aux 3 plus importants secteurs du moment. Je définis ces 3 importants secteurs comme étant ceux qui se sont démarqués ou qui ont survécu à la grande pandémie de covid-19 soit le secteur de l’informatique, de la santé et de la restauration (l’alimentation). Ces secteurs auront toujours besoin d’experts dans le domaine de la finance   tant pour leur gestion que leur croissance, car la recherche de fonds pour se développer et la gestion financière rationnée sont les secrets de réussite des entreprises évoluant dans ces secteurs. Concernant les métiers liés à la finance on en note une pléthore, tous utiles aujourd’hui pour les entreprises créées ou déjà existantes, donc le développement de certains métiers de la finance par les universités, écoles publiques et privées permettra de résorber une partie des demandes d’emplois.
A mon avis, le manque d’information et d’orientation au Sénégal font que les jeunes ont du mal à orienter correctement leur carrière vers des métiers d’avenir et dans lequel ils pourront s’épanouir. Et là, j’en veux aux décideurs qui orientent et définissent la politique scolaire du pays, et qui doivent songer à revoir les orientations budgétaires car selon moi, l’éducation et l’enseignement ne se font plus uniquement dans les écoles classiques et les maisons mais sur la place publique précisément les médias (médias de masse et médias sociaux). Et donc, il serait judicieux de prévoir un budget pour sponsoriser certaines émissions ou débats télévisés visant par exemple à faire dans l’éducation financière de la population ou orientés vers les métiers de l’intelligence artificielle (IA). Si cette démarche n’est pas adoptée par nos dirigeants, tout ce qui sera enseigné et transmis à nos enfants et jeunes frères dans les écoles et universités, risque d’être entièrement ou en partie déconstruit par les réseaux sociaux et autres médias non contrôlés, surtout dans un pays bientôt producteur de pétrole et gaz, faisant objet de toutes les convoitises.

Quels sont pour vous, les défis de ce nouveau gouvernement ?

J’ai envie de dire les défis de tous les précédents gouvernements, ils ont une économie à booster dans un contexte de profondes crises, un déficit budgétaire à gérer afin d’éviter que l’état ne soit plus capable de subventionner certains produits entraînant par ricochet de propables hausses de prix des produits consommés ou même qu’il fasse recours à une augmentation de la dette extérieure qui est déjà incommensurable. Bref, les défis sont nombreux et logiques , puisse que les priorités des précédents gouvernements étaient tout autre, et non le développement de l’économie Locale, ou de soutenir les Champions locaux qui pourront supporter la demande locale et faire face aux éventuelles crises que nous devrons vivre dans les prochaines années .
Là, l’urgence c’est de mettre le curseur sur une forte politique de modernisation de l’activité agricole, démarrer les réflexions sur la relance immédiate de l’industrie pour la transformation des produits locaux. L’idéal aurait été la mise en marche rapide de la Zlecaf, mais avant nous devons être capable de satisfaire une bonne partie de cette demande locale, et pouvoir ensuite échanger entre nous pays du sud ( renforcement de la coopération Sud-Sud). Il urge vraiment de manger sénégalais, boire sénégalais, s’habiller sénégalais, réfléchir sénégalais, et apprendre à connaitre le Sénégal ( promotion et développement du tourisme locale ).

 Quel est le message de M. Meïssa LO à la jeunesse africaine ?

Mon message sera bref, court et concis, nous devons plus miser sur notre développement personnel, apprendre (être dans la recherche) et contribuer intellectuellement par une démarche scientifique à la conscientisation des peuples. Les jeunes doivent privilégier la recherche de connaissance, de maitrise d’un métier et être dans la production afin d’apporter sa contribution au développement de l’Afrique que nous escomptons tous.
Nous devons éviter d’être dans du « Yakafokon » ou discours simplistes sans proposer de solutions réelles et expérimentées. Je les exhorterai à être plus dans la production ou réalisation soit la production intellectuelle, la création d’entreprise, d’association à but non lucratif à fort impact social. Encore une fois, miser sur la recherche et l’apprentissage car tous les projets partent d’un manque à résorber et en Afrique tout est presque projet. Il suffit alors de détecter le manque, réfléchir sur la ou les solutions, définir l’orientation stratégique pour la mise en place et faire travailler ses relations ou contacts pour sa réalisation. J’ai tendance à répéter souvent à mes amis cette phrase : « que sur terre l’important ce n’est pas de savoir tout mais de savoir où trouver tout » donc il faut songer à se faire un réseau et carnet d’adresse solides, cela sera très utile dans la vie professionnelle ou ailleurs. Donc, pour se tisser ce réseau, il faudra utiliser à bon escient les médias sociaux dont l’existence est une véritable aubaine à qui saura positivement les utiliser.

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