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[Tribune] – L’Afrique peut-elle s’unir ? (Malado Kaba)

Lorsque les membres de l’Union africaine s’engagent à « continuer à parler d’une seule voix et à agir collectivement pour promouvoir nos positions et nos intérêts communs sur la scène internationale », ils reconnaissent que ce ne sera pas une chose facile. Toute comme Rome, « l’Afrique que nous voulons » la puissance mondiale de l’avenir – ne va pas se construire en un jour.

Lors du sommet Union européenne-Union africaine à Bruxelles ce mois-ci, les dirigeants africains et européens discuteront de la manière dont le partenariat entre leurs deux unions peut à la fois être approfondi et élargi. Mais quand il s’agit de coopération commerciale, tout se complique dès qu’on entre dans les détails. L’UA doit tenir compte des leçons (des succès comme des échecs) du projet d’intégration de l’UE. Ce n’est qu’alors qu’elle pourra construire une base solide pour un partenariat d’égal à égal avec l’Europe.

L’UE est un modèle de partenariat et d’intégration régionaux mondialement reconnu. Née sur les cendres de la guerre, de la souffrance et de la destruction, elle a utilisé l’intégration économique pour créer les conditions d’une paix et d’une sécurité durables. Elle est aujourd’hui l’une des trois plus grandes puissances  commerciales du monde, aux côtés de la Chine et des États-Unis.

L’Afrique prend des mesures prometteuses dans le même sens. Des progrès impressionnants ont été réalisés dans l’expansion de ses communautés économiques régionales  (CER) – des groupements de pays conçus pour faciliter l’intégration économique – et en janvier 2021, la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf)  est entrée en vigueur. L’espoir est maintenant que la ZLECAf aide des millions d’Africains à sortir de l’extrême pauvreté en stimulant la croissance, en créant des emplois et en augmentant les revenus – tout en nous poussant vers une intégration encore plus profonde.

L’UA et l’UE, ensemble et individuellement, doivent concentrer leurs efforts sur les moyens appropriés pour atteindre cet objectif. Pour sa part, l’UA devra établir des institutions plus fortes capables de stimuler la croissance économique et de s’assurer que ses gains soient largement partagés. Comme le montrent les récents coups d’État en Afrique de l’Ouest, de nombreux pays africains ont fort à faire pour établir une bonne gouvernance et assurer ainsi la prise en compte de leurs populations.

C’est là que les expériences passées de l’UE (à la fois bonnes et mauvaises) pourraient s’avérer utiles, en particulier lorsqu’il s’agit de gérer les tensions entre initiatives bilatérales et multilatérales. Par exemple, le principe de subsidiarité  – selon lequel l’UE ne prend en charge une question que lorsque la gouvernance supranationale est clairement plus efficace que la gouvernance nationale, régionale ou locale – a bien servi l’UE.

Comment pouvons-nous, en Afrique, utiliser ce principe pour renforcer les relations entre CER ? Un modèle prometteur, incarné par l’entreprise paneuropéenne  qui a créé Airbus, est celui des projets qui s’intéressent à des intérêts économiques communs. Les projets africains dans ce moule pourraient atténuer les vulnérabilités dans les chaînes de valeur et les capacités industrielles du continent – des lacunes révélées par la pandémie.

Les pays africains peuvent également mieux utiliser les avantages concurrentiels des CER individuelles pour élaborer des programmes stratégiques visant à fabriquer des produits à même d’être entièrement achetés et assemblés sur le continent. Par exemple, un programme africain de véhicules électriques pourrait s’appuyer sur l’aluminium de la Guinée, des pièces techniques du Rwanda et des procédés d’assemblage au Kenya ou au Maroc.

Quant à l’UE, elle doit donner les moyens à des organismes à l’échelle du continent, comme l’UA et la Banque africaine de développement, de soutenir des programmes d’intégration durable. La récente allocation de 10 milliards de dollars  de la Chine aux institutions financières africaines pourrait servir de catalyseur au renforcement de ces institutions et à la découverte de solutions de financement plus locales. Une fois de plus, nous pouvons nous tourner vers la propre expérience de l’UE pour améliorer la manière dont nous allouons les financements à l’intégration régionale, à l’agriculture et au développement des infrastructures.

Cependant nous devons être conscients de la politique commerciale fragmentée de l’UE à l’égard de l’Afrique. Si les pays africains font des affaires avec l’UE selon des modalités bilatérales, cela pourrait nuire à l’intégration commerciale au sein même de l’Afrique. Cela affaiblit également la capacité de l’Afrique à négocier en tant que bloc uni – « parlant d’une seule voix ».

Le sommet UE-UA est l’occasion d’examiner des questions essentielles concernant l’avenir économique de l’Afrique. Les Africains peuvent-ils négocier en tant que bloc unique ; et l’UE va-t-elle s’engager à élargir sa coopération au-delà de l’approche traditionnellement centrée sur l’aide ? Ces deux questions sont cruciales, en partie parce que l’Afrique aura besoin de financement pour soutenir ses efforts d’atténuation et d’adaptation au climat, parallèlement au projet d’intégration régionale.

À l’heure où nous nous asseyons à la table des négociations avec l’UE, rappelons-nous que la réalisation de l’unité est un processus long et que le commerce, le développement et la coopération ne sont pas des processus calmes ni faciles à gérer. Il y aura des mauvais virages, des impasses et des accidents. Mais souvenons-nous également que si les Africains peuvent parler d’une seule voix, le sommet UE-UA peut alors nous emmener plus loin sur la voie de la croissance, de la prospérité et, en fin de compte, de l’unité.

Malado Kaba,
Directrice générale de Falémé Conseil, première femme ministre de l’Économie et des Finances de la Guinée. Actuellement membre de Amujae Initiative, au Ellen Johnson Sirleaf Presidential Center for Women and Development.

© Project Syndicate 1995–2022

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