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[Tribune] Au début était le dividende démographique –

Par Mabingué Ngom, Directeur régional sortant du Bureau régional de l’UNFPA en Afrique de l’ouest et du centre

Pour bien gouverner, il faut être féru d’histoire et friand de prospective, écrivait le Général Charles de Gaulle. D’histoire et de futur, il sera question dans ces textes où je partagerai quelques réflexions sur mon vécu à la tête du Bureau régional de l’UNFPA en Afrique de l’ouest et du centre (WCARO), avant d’esquisser quelques pistes pour consolider les jalons posés au cours des cinq dernières années, approfondir les sillons qu’avec beaucoup d’autres j’ai eu le bonheur de tracer ou de creuser.

Après avoir servi, de 2015 à 2021, la région Afrique de l’Ouest et du Centre -WCARO selon l’acronyme anglais – l’heure est venue pour moi de quitter cette merveilleuse ville de Dakar qui m’aura servi de QG en ma qualité de Directeur Régional. Ces 6 années auront été semées d’embûches, mais auront été aussi source de nombreuses satisfactions réelles, car d’avancées non négligeables, pour la réalisation des aspirations et ambitions des populations de la région, singulièrement celles que signalent les Agenda 2030 et 2063. C’est à retracer le chemin parcouru par WCARO, au cours de ces 6 dernières années, que j’entends consacrer les lignes qui suivent.

Un exercice auquel j’ai fini par accepter de me livrer, cédant ainsi aux sollicitations de nombreux collègues et amis, non point pour célébrer un parcours mais pour le tendre en lanterne à celles et ceux qui voudront y trouver quelques repères.

Un regard rétrospectif sur des initiatives majeures, et dans plusieurs domaines, qui ont pour noms Démocratie-Paix-Sécurité (DPS), FassE, Goal 17 et qui renvoient, par leurs intitulés ou leurs acronymes, à des problématiques que les analystes de la région connaissent bien : celle de la transition démographique, bien trop lente aux yeux de beaucoup ; celle de l’autonomisation des femmes et des jeunes qui constituent l’écrasante majorité de la population; celle de la sécurité humaine mise en péril par la montée de la violence, voire de l’extrême violence dans une bande sahélienne devenue midi intellectuel des sécurocrates.

Ces problématiques n’étaient pas tout à fait inédites ; elles avaient même été, pour certaines d’entre elles, des marqueurs forts de UNFPA. C’était le cas, par exemple, de l’autonomisation des femmes, prise en charge par le projet SWEDD. Il manquait toutefois un cadre conceptuel qui permît de les relier et un cadre de programmation à même d’en faire un traitement optimal.

C’est à cette tâche que je me suis attelé, dès mon entrée en fonction, en 2015, en élaborant, lors de la réunion de planification régionale qui engageait les 23 pays couverts par WCARO, le programme dit de Libreville centré sur le dividende démographique.

Mais avant d’évoquer la manière dont le Bureau a abordé, conceptualisé et mis en œuvre ce programme, je dois souligner que le dividende démographique est resté notre référentiel tout au long de ma mission à la tête de WCARO. Il en a ainsi été parce que, à mon sens et à celui de nombre de mes collègues et de nos partenaires, le dividende démographique marquait, par son caractère holistique, une rupture nette par rapport aux approches parcellaires qui prévalaient jusqu’alors sous la forme de projets conduits de manière cloisonnée et fortement tributaires de l’expertise étrangère.

Avec l’adoption de cette notion, WCARO opérait une véritable révolution épistémologique. On pourrait dire, de manière métaphorique qu’à la faveur du dividende démographique, WCARO sortait résolument des chambres de la santé de la reproduction qui semblaient lui avoir été assignées et de manière tout aussi résolue, allait embrasser les problématiques plus larges du développement durable et inclusif et des défis qui se dressaient sur cette voie dans la région en 2015. Défis qu’il convient de rappeler brièvement.

● Le principal défi était celui de la pauvreté.

Dans un grand nombre de pays, les efforts de croissance économique remarquables observés au cours des deux décennies précédentes, se traduisant par des taux de croissance économique de l’ordre de 5% par an, étaient anéantis par le croît démographique (de l’ordre de 2,7%) qui accentue la pauvreté en amenuisant les revenus par habitant. Environ la moitié de la population vivait avec moins de 1,25 dollars US par jour, avec plus de 11 millions de personnes exposées au risque de famine et 5 millions d’enfants de moins de cinq ans à la malnutrition aiguë.

● Un autre défi majeur provenait d’une croissance démographique mal maîtrisée.

Emblématique à cet égard apparaissait le Nigeria dont la population a été multipliée par 5 en un peu plus de 60 ans, passant de moins de 38 millions en 1950 à 190 millions en 2018. Le géant ouest-africain qui verra sa population atteindre la barre des 410 millions en 2050 et celle des 800 millions d’habitants en 2100, selon les projections de l’ONU, ne pouvait manquer de donner à réfléchir tant la transition démographique y paraissait lente.
II reste que la notion de transition démographique était enveloppée dans une gangue d’inspiration néo-malthusienne à peine voilée, l’accent étant mis quasi exclusivement sur le taux de fécondité situé autour de 4,5 enfants par femme. Dans cette vulgate, et en forçant quelque peu le trait, « le ventre des femmes », la fécondité, expliquait le déficit alimentaire, la compétition effrénée pour les ressources agro-pastorales, les migrations irrégulières -« le ventre de l’Atlantique » pour emprunter à Fatou DIOME le titre de son roman.
Avec une telle grille de lecture, la solution coulait de source : le Bureau de l’UNFPA se devait de jouer le rôle de prestataire onusien pour la fourniture de services susceptibles de promouvoir une utilisation plus poussée des moyens contraceptifs, améliorer la santé de la reproduction et, par ce biais, contribuer à asseoir les politiques de planification familiale. Outre qu’elle exposait le Bureau à l’hostilité, voire à la vindicte de certains groupes sociaux conservateurs, une telle représentation du défi démographique était, à tout le moins, particulièrement réductrice.

Le défi démographique n’était pas, loin s’en faut, le seul auquel était confrontée la région en 2015. Il y en avait bien d’autres, parmi lesquels celui de la paix et de la sécurité ne pouvait plus être occulté. En effet, depuis l’invasion en 2012 du Septentrion malien par des insurgés venus de Libye, le Sahel, région jadis pauvre mais en relative sécurisé, était gagné par l’insécurité. Dans une bande allant de l’Atlantique à la Mer Rouge, traversant plus d’une dizaine de pays, de larges portions des territoires allaient être désertées par les administrations publiques, les PTF, les ONG, avec comme conséquence une rupture du lien de confiance qui est à la base de tout pacte républicain. Habités par des populations terrorisées, sans défense face à la barbarie combinée de djihadistes, tenants d’identités meurtrières, et d’agents de l’économie criminelle, ces territoires se trouvaient réduits à l’état de friches étatiques, hors du champ du développement et loin des feux de la rampe. Puis, l’insécurité fit tâche d’huile ; des villes comme Bangui, jadis paisibles bourgades, considérées comme coquettes, allaient connaître la dictature des roquettes. Des millions d’enfants allaient être privés d’écoles, jusqu’alors vues comme fabriques de l’avenir et, de ce fait, voir leur futur sérieusement compromis. Les jeunes filles allaient se retrouver particulièrement pénalisées : elles qui, d’ordinaire, quittent le système scolaire sans atteindre le niveau secondaire du fait des grossesses non désirées et des mariages précoces, fort répandus en Afrique de l’Ouest et du Centre, avec une fréquence de 42% contre 28% au niveau mondial, verront leur situation se détériorer davantage.

Avec l’insécurité, tout un nouveau lexique commençait à se forger : attentat-suicide, blanchiment d’argent, criminalité transfrontalière organisée, dé-radicalisation, Djihad, DDRR, enlèvements, Katiba, milices, Charia, re-radicalisation, Takfir, wahabisme sont quelques-unes des entrées de ce nouveau lexique qui, par-delà les mots, rend compte « des tensions identitaires, religieuses, coutumières, linguistiques » pour reprendre les propos de Maman Sambo SIDIKOU, ex Secrétaire exécutif du G5 Sahel. Une créativité langagière dont le Sahel se serait bien passé. Les populations civiles, femmes et enfants en tête, seront les premières victimes des guerres asymétriques qui, comme feu de brousse en saison sèche, embrasaient toute la région, semaient la mort et la désolation parmi des populations contraintes d’abandonner leurs demeures et leurs biens pour sauver leurs vies.

Pour s’acquitter de leurs obligations régaliennes, les gouvernements africains et leurs alliés occidentaux cherchaient à renforcer les dispositifs sécuritaires ; ce fut souvent, malheureusement, au détriment des investissements dans le capital humain. Alors que ceux de la santé et de l’éducation allaient connaître leur étiage, entrainant une sévère anémie/asthénie qui plongera les établissements publics dans un état comateux dont, à vrai dire, ils ne sont pas encore sortis, les budgets consacrés aux forces de défense et de sécurité allaient enregistrer une croissance exponentielle, absorbant 20 à 30% des budgets nationaux, et une part non négligeable des ressources de la coopération bi ou multilatérale.

Comment WCARO a-t-elle pu contribuer à relever ces défis au cours des 6 dernières années ? La réponse tient en un mot récurrent à WCARO: ruptures, ruptures encore, ruptures toujours. Ces ruptures ont été incarnées, matérialisées dans une série d’initiatives desquelles l’on retiendra trois qui sont emblématiques/illustratives du travail analytique et des démarches opérationnelles de WCARO. Ce sont les travaux portant sur

– le nexus démographie-paix-sécurité dans le Sahel central

– l’initiative Fass Émergent (FassE) qui est un exemple d’opérationnalisation du dividende démographique dans un quartier populaire de la capitale sénégalaise

– le partenariat comme démarche privilégiée dans la transformation de l’Afrique et du monde.

Chacune de ces initiatives a fait l’objet de publications auxquelles je renvoie le lecteur. Leur originalité et leur pertinence, pour répondre aux nombreux défis de la région en matière de développement, ne sauraient être mises en doute ; elles ont été soulignées par les chefs d’Etat, les opérateurs nationaux, les populations, les Partenaires Techniques et Financiers.

Elles sont toutes singulières, ayant été formulées en des temps et environnements différents, mais elles sont reliées par comme qui dirait un fil d’Ariane, des lignes de force. Ces traits majeurs du faciès institutionnel, programmatique et stratégique, peuvent être identifiés et nommés.

● Le premier est qu’elles se sont toutes attachées à rendre intelligible la problématique du développement de la région à travers plusieurs prismes.

C’est ainsi que sur le front de la croissance/transition démographique, des avancées notoires allaient être enregistrées avec l’émergence de la notion de Dividende Démographique pour désigner une accélération de la croissance économique qui survient dans un pays lorsque la proportion de la population active est supérieure à celle des personnes n’étant pas ou plus en âge de travailler. La notion a trouvé droit de cité dans la littérature sur le développement de la région à un point tel qu’il n’est plus besoin d’être particulièrement docte, ni d’être un spécialiste de la planification, pour comprendre que le dividende démographique requiert, pour devenir réalité, des investissements conséquents en faveur de l’autonomisation des femmes et des jeunes, de leur éducation et de leur emploi ainsi qu’une utilisation productive de l’épargne disponible dans le pays. Il n’est plus besoin non plus d’être spécialiste des relations internationales pour comprendre que le dividende démographique constitue aujourd’hui un moyen crucial d’accélération des différents agendas de développement de la communauté internationale, notamment l’Agenda 2030 pour la réalisation des Objectifs de développement durable (ODD), celui de l’Afrique que nous voulons en 2063 ainsi que le programme d’action de la Conférence internationale sur la population et le développement (CIPD). Point n’est enfin besoin d’être un adepte des nouvelles théories du développement pour comprendre que, s’il est conçu comme un moyen additionnel d’accroître les capacités des individus et des communautés à assurer leur bien et leur mieux-être, le dividende démographique s’inscrit dans le nouveau paradigme, vaillamment défendu par Professeur Amartya SEN, du « développement comme liberté » .

● C’est, en second lieu, l’importance qui a été accordée au plaidoyer.

Au cours de ces quatre dernières années, le Fonds des Nations Unies pour la Population (UNFPA) a montré son leadership dans la conduite de la communication autour du dividende démographique en Afrique. C’est ainsi que, en plus d’avoir acquis droit de cité, la notion a trouvé ses hérauts parmi les Africains et au niveau le plus élevé, celui des chefs d’Etat. L’adoption de la Feuille de route sur le dividende démographique par les Chefs d’Etat et de Gouvernement, en 2016, à Kigali, en constitue un témoignage aussi éclatant qu’éloquent. D’aucuns ont, au demeurant, vu dans ce geste le signe d’une « appropriation » mais le terme est inapproprié car en fait dans le processus ayant conduit à la décision de Kigali, la compréhension de la notion de dividende démographique s’est trouvée enrichie par les Africains eux-mêmes. A titre d’exemple, c’est à la demande des leaders africains et avec la contribution des experts africains que l’ampleur des enjeux économiques et financiers associés au dividende démographique a été mise en évidence: selon les estimations les plus sérieuses, et sur la base de l’expérience asiatique, c’est une croissance économique exceptionnelle de l’ordre de 500 milliards de dollars par an, sur trente ans au moins, que le dividende démographique pourrait générer.

Que les Africains se soient trouvés en première ligne ne relève pas du hasard. Si, par-delà l’appropriation, il y a eu enrichissement, c’est parce que WCARO n’a pas été avare de campagnes robustes de plaidoyer et de dialogue politique. Dans ce cadre, il a organisé plusieurs évènements de haut niveau et développé un ensemble de documents et d’outils clés en vue de populariser le concept et d’accompagner les gouvernements dans la réalisation de cet objectif de développement durable. Les activités ainsi menées ont également permis aux différentes cibles d’avoir une meilleure compréhension des investissements nécessaires pour l’opérationnalisation de la feuille de route sur le dividende démographique mentionnée plus haut. L’on notera sur ce registre que WCARO a eu recours à divers formats et plateformes de communication pour asseoir son travail de plaidoyer, conscient qu’en matière de communication, le médium est tout aussi important que le message.

Ces activités de plaidoyer ont insisté sur le caractère protéiforme du défi et souligné que si la feuille de route se devait d’accorder une certaine importance à la santé et au bien-être des populations, elle ne pouvait passer sous silence d’autres questions essentielles pour la valorisation du capital humain telles que l’emploi et l’entrepreneuriat, l’éducation et le développement des compétences, la gouvernance et l’autonomisation de la jeunesse.

Enfin, WCARO a souligné qu’en plus d’être protéiforme et de s’articuler autour de quatre piliers, le défi du dividende démographique se décline au pluriel en raison de l’hétérogénéité des situations dans un continent où « l’Un est toujours multiple ». Des feuilles de route nationales et régionale devaient donc être élaborées. WCARO joua pleinement sa partition en appuyant 23 pays relevant de sa juridiction.

● C’est, en troisième lieu, l’attachement au réel.
Voir le monde tel qu’il est et non à travers les prismes déformants des certitudes et des préjugés, tel a été le leitmotiv de WCARO. Les travaux sur le nexus Démographie-Paix-Sécurité sont illustratifs de cette volonté. Il est très vite apparu à WCARO que, du fait de l’enchevêtrement des variables qui en sont à la base, les crises sécuritaires africaines ne sont pas justiciables d’une analyse mono-causale. Ni les théories populationnistes, ni les thèses malthusiennes, ni les thèses marxistes, ni les corrélations statistiques ne peuvent, à elles seules, expliquer le nexus Démographie-Paix-Sécurité.

Ainsi, en lieu et place des lectures partielles et partiales qui en étaient faites, une approche holistique de ce nexus devait être promue. Dans ce cadre, la crise sécuritaire a été approchée par WCARO comme le révélateur d’une transition bloquée, en précisant dans la foulée que la transition en question est multidimensionnelle puisqu’elle interpelle tout à la fois l’économie politique de la région, les systèmes de gouvernance qui y sont établis et l’environnement physique de la région marqué par l’aridité.

Tout au long des 6 dernières années, la philosophie de WCARO a été qu’à l’idéologie il faut préférer la science, aux mots les réalités, aux cadres conceptuels bien délimités et comme lissés les aspérités et reliefs du terrain. Les « évidences solides » vont ainsi faire l’objet d’une apologie érigée quasiment au rang de culte. Les profils de pays seront l’occasion de véritables immersions dans la complexité qui est la marque de fabrique du réel.

Les analyses produites à l’occasion de ces exercices feront apparaître, entre autres choses,
– la prégnance des systèmes socio-culturels et socio-politiques inégalitaires qui expliquent la difficulté à atteindre certains objectifs comme l’égalité entre les sexes

– le décalage entre le dynamisme démographique, remarquable à tous égards, et le faible dynamisme économique, avec comme conséquence des tensions particulièrement vives surtout chez les jeunes.

● C’est, en quatrième lieu, la volonté d’assurer cohérence et continuité entre programmes et positionnement stratégique et le refus de sacrifier l’un sur l’autel de l’autre.

En fait, un égal intérêt allait désormais être accordé à ces deux niveaux d’analyse et, ce faisant, WCARO allait jeter aux orties les choix binaires qui ont souvent pour corollaire l’acceptation d’une hiérarchie des savoirs ; une conception pyramidale dont on sait qu’elle a été des plus toxiques. Pour WCARO, la réflexion stratégique approfondie devait aller de pair avec une identification des moyens et mécanismes de gestion des enjeux majeurs qui s’imposent dans une région vaste, marquée par une certaine hétérogénéité en dépit des convergences et similitudes nées de l’histoire. A ces deux niveaux, c’est la satisfaction des besoins des populations et des gouvernements qui devait donner sens, c’est à dire signification et direction, aux interventions de WCARO, l’optimum ne pouvant être atteint que là où convergent les priorités des pays et les agendas de la communauté internationale.

L’initiative FassE est, à cet égard, un cas d’école pour deux raisons.

Il y a, en premier lieu, que les réalisations de FassE ont été résolument placées sous le sceau de la territorialisation des politiques publiques. Conscients de la nécessité d’inscrire la feuille de route adoptée en 2017 dans des stratégies d’ensemble, les parrains de FassE ont eu à cœur de s’assurer que leur initiative était en cohérence avec les orientations définies dans le Plan Sénégal Émergent (PSE) présenté à la communauté internationale par le gouvernement sénégalais comme un référentiel pour réduire les vulnérabilités, combattre la pauvreté et valoriser le capital humain dans une perspective d’émergence à l’horizon 2035.
Il y a, en second lieu, ce que l’on pourrait appeler la centralité des ODD dans la conceptualisation de FassE: de manière on ne peut plus explicite, FassE fait référence aux ODD tandis que ses principales composantes (santé, activités génératrices de revenus, gouvernance, partenariat) renvoient toutes, peu ou prou, à l’architecture des ODD ; qu’il s’agisse des objectifs eux-mêmes, des groupes cibles visés, ou des indicateurs retenus pour le suivi des objectifs.

Au-delà de FassE, l’on peut dire que toutes les initiatives mentionnées dans ce texte ont eu comme effet de servir de leviers pour atteindre, en plus de ceux qui leur étaient initialement fixés, des objectifs plus ponctuels, dictés par les urgences de l’heure telles que la lutte contre la recrudescence des migrations clandestines qui frappent tout particulièrement les jeunes du fait de leur vulnérabilité économique et sociale, ou le redressement économique et social après l’épidémie à virus Ébola, ou la pandémie actuelle de la Covid 19 avec leurs lots de destructions d’emplois et de perspectives économiques.

● Le souci aura été aussi, en cinquième lieu, de mobiliser tous les talents, toutes les intelligences pour ne laisser personne sur le bord de la route.
Pour être « inclusif », selon le terme consacré par les ODD, il convenait de ratisser large.

Dans ce domaine, plus que dans tout autre, des ruptures s’imposaient car, que ce fût pour relever les défis actuels ou pour valoriser les potentialités de la région, les ressources endogènes publiques se sont avérées insuffisantes, tout comme l’ont été les actions ponctuelles et limitées dans le temps, initiées ou soutenues par les partenaires techniques et financiers des Etats. De nouvelles formes de coopération étaient devenues une nécessité. WCARO a apporté sa contribution à la recherche d’alternatives à travers un ouvrage : Goal 17-Le partenariat : une démarche privilégiée de l’UNFPA dans la transformation de l’Afrique et du monde, ainsi qu’il est intitulé, affirme, sous la plume de Président ISSOUFOU, que le partenariat est « la seule solution viable pour promouvoir un développement durable et sortir de la crise » et que ,pour ce faire, il importe « de dépasser les clivages Nord-Sud et autres dichotomies caractéristiques des premières décennies du développement ». Il faut toutefois s’empresser d’ajouter que le partenariat préconisé dans cet ouvrage a très peu à voir avec les approches techno-bureaucratiques qui s’en prévalaient ou les approches comptables qui s’en réclamaient ; il a tout à voir, par contre, avec une conception éthique de la coopération au développement.

Ce partenariat s’impose pour qui se soucie d’éradiquer, d’extirper la violence ou de promouvoir le développement. En effet, et comme s’ils faisaient leurs les propos de Clémenceau à propos de la guerre -chose trop sérieuse pour être laissée entre les mains des seuls militaires, affirmait celui qui fut ministre de la guerre sous la troisième République- les dirigeants africains ont considéré que le dividende démographique est une chose trop sérieuse pour être laissée aux mains des seuls démographes. C’est, ont-ils souligné à plusieurs occasions, un problème de développement dans lequel entrent en jeu des variables démographiques certes mais de façon tout aussi importante des variables économiques, sociales, politiques, environnementales, culturelles, voire technologiques.

C’est sur cet arrière-plan que WCARO a développé et déployé une stratégie de mobilisation des ressources, au sens large du terme, caractérisée par un renforcement des relations encore embryonnaires avec la société civile, les leaders traditionnels et religieux et une expansion/consolidation de celles qui avaient déjà été tissées avec le secteur privé et les collectivités locales. Dans ce cadre, les Etats de la région et leurs partenaires techniques et financiers devaient être mis à contribution, tout comme devaient l’être WCARO et les 23 bureaux de pays en fonction des avantages comparatifs que présentaient les uns et les autres. C’est à ce prix que le partenariat qui est consubstantiel aux ODD pouvait, à nos yeux, prendre corps. Encore fallait-il qu’entre les diverses parties prenantes conviées au banquet du partenariat régnât ou que fût rétablie la confiance ! Pour diverses raisons, sur lesquelles il n’est pas utile d’épiloguer à ce stade, ce préalable était loin d’être constitué en 2015. C’est progressivement qu’il allait l’être jusqu’à devenir la marque de fabrique, le trait dominant de nombre d’initiatives.

● Ce sont, en sixième lieu, des réalisations qui mettent au cœur des politiques publiques les voix et préoccupations des cadets sociaux.
Les feuilles de route nationales et régionale conçues pour assurer une traduction opérationnelle du dividende démographique dans cet esprit ont mis en exergue l’importance qu’il convenait d’apporter à deux catégories sociales qui en fait constituent une majorité démographique : les femmes et les jeunes. Renforcer leurs capacités, leur donner les moyens de s’autonomiser, être attentif à leurs besoins ne sont pas simplement des impératifs moraux dictés par des soucis de justice et d’équité. De telles postures procèdent tout autant d’un souci d’efficacité de l’action publique tant il est vrai qu’un modèle qui négligerait la majorité démographique serait vouée à l’échec.

L’histoire enseigne qu’aucune transformation durable ne s’est jamais effectuée sans que ces catégories sociodémographiques, qu’à tort on traite comme des cadets sociaux, n’y aient pris une part active, à défaut d’en avoir été les fers de lance et que la satisfaction de leurs besoins et la réponse à leurs préoccupations n’aient occupé une place de choix dans la planification du développement. Parmi ces préoccupations figure, bien entendu l’accès aux opportunités économiques ; mais il y a également la consolidation de la démocratie et l’approfondissement de l’Etat de droit tout comme l’élargissement de l’espace civique. C’est pour prendre en charge ces préoccupations que nous avons lancé le mouvement #PutYoungPeopleFirst# lors de la célébration du dixième anniversaire de la Charte africaine de la Jeunesse à Banjul et celui dénommé #PasUnPasSans les Jeunes# qui a été porté sur les fonts baptismaux en Janvier 2017 lors du Sommet France-Afrique.

Les ruptures que voilà n’ont été possibles qu’au prix d’ « une triple audace », pour reprendre l’expression du Professeur Alioune SALL, Directeur Exécutif de l’Institut des Futurs africains. Il a fallu, en effet, oser penser, en particulier articuler une vision du développement qui mette au premier plan les populations, singulièrement les groupes sociaux qu’une certaine croissance économique semble avoir oubliés. Il a fallu oser communiquer avec une large palette de décideurs et d’acteurs du développement pour faire régner la confiance et surtout susciter chez les uns et les autres la conviction que le changement est à portée de main. Cela eût été impossible sans des données fiables dont nous avons eu à cœur de faciliter la production par des institutions de grande renommée. Il a fallu, enfin, oser agir en inscrivant d’entrée de jeu l’action dans la durée, en posant les pierres l’une après l’autre, avec rigueur et méthode, sans précipitation inutile, avec une constance qui se situe aux antipodes des effets de mode.

Ces ruptures survivront-elles aux effets du temps ? Se consolideront-elles ou vont-elles au contraire s’étioler ? L’analyste indépendant et quelque peu familier de la région et de la réalité des organisations internationales ne peut manquer de se poser ces questions qui, sans vouloir se payer de mots, sont existentielles au vu de la gravité des maux auxquels est confrontée la région.

La réponse est qu’il n’est point de réponse univoque ou définitive à une telle question. De ce point de vue-là, il est possible d’affirmer que l’avenir est placé sous le sceau de l’incertitude. Si « nul ne connaît la couleur de la prochaine aurore », l’incertitude que souligne ce proverbe camerounais fait, paradoxalement, de l’avenir un domaine de liberté, qui échappe à toute fatalité historique. L’avenir dépendra donc de ce que les dirigeants africains, les communautés, les organisations de coopération feront ou ne feront, des décisions qu’ils prendront ou ne prendront pas.

C’est à aider à construire un avenir conforme à celui que nous voulons, pour reprendre le sous-titre de l’Agenda 2063 que je consacrerai quelques développements dans un prochain article.

Mabingué Ngom, Directeur régional sortant du Bureau régional de l’UNFPA en Afrique de l’ouest et du centre (WCARO)

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