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Evolution des sciences et technologies au Sénégal, du 15e siècle à l’indépendance

L’Afrique subsaharienne est très souvent assimilée à une civilisation qui accuse un retard par rapport aux autres sur le plan intellectuel et de l’innovation depuis la nuit des temps. On lui reproche une quasi-absence de civilisation scientifique et technologique. Un manque de considération et un délaissement de la culture scientifique et technologique qui serait l’un des responsables du retard actuel de l’Afrique subsaharienne et en particulier l’Afrique de l’Ouest.
Et pourtant, l’Afrique subsaharienne a connu à travers ses grands empires des richesses intellectuelles ô combien inestimables.

Par exemple en Afrique de l’Ouest, la ville de Tombouctou était un haut lieu du savoir au 15e siècle avec les 3 centres de formation universitaire : Sankoré, Sidi Yahia et Djingareyber. La ville de Sankoré qui abritait 100 mille personnes comptait 25 mille étudiants en son sein, ce qui démontre un dynamisme intellectuel plus qu’intéressant. Dans cette logique, en plus des sciences religieuses, différentes formes de sciences étaient enseignées à l’époque comme les mathématiques, la médecine, l’astronomie et l’architecture, comme en témoigne l’architecture unique des grandes cités de l’empire du Mali. Rappelons que le peuple Dogon est souvent cité en exemple pour leur connaissance en astronomie !

La chimie et le traitement de certains matériaux tels que le fer, le cuivre, l’or, l’argent et le sel étaient très développés au 15e siècle. Egalement, il a fallu user de moyens technologiques pour la culture du riz. Donc, la technologie était déjà présente à l’époque, car pour concevoir les armes, les bijoux, les statuts, les maisons et autres, les gens ont eu recourt à la technologie. L’Afrique n’a pas appris la science et la technologie par l’entremise des colonisateurs, car elles étaient déjà présentes sur le continent bien avant leur arrivée. Le Sénégal, pays issu des grands empires d’Afrique de l’Ouest, a donc connu des avancés scientifiques et technologiques au 15e siècle jusqu’à la création des premiers centres de recherche au début du 20e siècle.
Dans son rapport du 29 mars 1913, le botaniste français et chef de mission au Sénégal, August Chevalier [1], parlait de la nécessité de mettre en place des moyens scientifiques pour développer et étendre la culture de l’arachide pour améliorer son rendement. Il estimait qu’en Espagne, en Egypte ou aux Etats-Unis, les rendements seraient 3 fois meilleurs, comparé au Sénégal. De ce fait, après des années de ralentissement des travaux dû à la première Guerre mondiale, la première station expérimentale destinée à l’étude et à l’amélioration de l’arachide fut créée à Bambey en 1921. C’est donc pour régler des problèmes liés au développement de l’agriculture, qui était un secteur prioritaire exploité par la France diminuée économiquement par la guerre, qu’une première station de recherche fut ouverte au Sénégal et un peu partout en Afrique de l’Ouest.

En plus de l’agriculture, la santé était un domaine prioritaire pour le colonisateur français [2]. De nouvelles institutions de recherche virent le jour. Ainsi [3] : «L’Institut Pasteur s’implante à Dakar en 1930, puis un service géologique en 1935, le Laboratoire central d’élevage voit le jour, et en 1936 est créé l’Institut français d’Afrique noire – Ifan (tourné vers la biologie, l’écologie et les sciences humaines). La création de l’Ifan répond à un mouvement qui, au début des années 30, voit autour de l’exposition coloniale de Vincennes un regain d’intérêt autour de la question coloniale.» En 1938, l’Ifan absorbe le Comité d’études historiques et scientifiques (Cehs) de l’Aof créé par le gouverneur général Clozel à Dakar en 1916 [4]. Le Cehs avait pour objectif d’organiser et de coordonner les activités de recherche en Aof. C’est dans cette optique que le Cehs publia début 1918 un premier bulletin dénommé L’annuaire des mémoires, puis le bulletin intitulé Bulletin d’études historiques et scientifiques de l’Aof qui sera régulièrement publié [3].
Entre les guerres 1914-1918 et 1936-1945, la France a pu organiser et structurer la recherche scientifique auprès de ses colonies d’Afrique de l’Ouest qui lui permettra de tirer avantage de ses activités. De ce fait, «lorsque la seconde Guerre mondiale commence, le bilan général de l’activité de R&D en Afrique est loin d’être négligeable. La connaissance du milieu est avancée. Le sol, la faune, la flore, l’homme et ses problèmes de santé sont inventoriés et étudiés depuis suffisamment longtemps pour justifier les efforts de synthèse des connaissances qui sont entrepris dans divers domaines dont la géologie [4]». Durant cette période française de développement des sciences au Sénégal et en Afrique de l’Ouest, la population locale était appelée à participer et à collaborer aux différents projets de développement ; et cela, sans détenir le monopole. Sur le plan intellectuel, ils étaient peu à être impliqués dans les stations de recherche et peu étaient aussi formés. Mais entre-temps, certaines élites du Sénégal comme le célèbre Cheikh Anta Diop sont parties continuer leur formation en France. Plus tard, certains seront les porte-voix d’une science africaine souveraine. Et pourtant, dès 1937, des voix se sont soulevées à Paris lors d’un congrès pour exprimer le besoin de donner aux colonies une organisation de la recherche afin de mettre la science au service des colonies [3]. Par la suite, «est créé en 1943 l’Orsc (Office de recherche scientifique colonial) qui deviendra ultérieurement l’Orstom (Office de recherche scientifique et technique d’Outre-Mer), aujourd’hui Institut de recherche pour le développement (Ird). Du fait de son rôle central dans l’Aof, le Sénégal et la Côte d’Ivoire furent les deux premiers pays à accueillir des centres Orstom (1949 pour le Sénégal). D’abord consacré à l’étude des sols, le centre de Dakar s’ouvrira à d’autres disciplines à partir de 1960 [3]».
En matière de formation supérieure, la création de l’Ecole africaine de médecine et de pharmacie de Dakar en 1916 constitue une des premières initiatives. En 1948 [4], l’Institut des hautes études de Dakar (Ihed), rattachée à l’Université de Bordeaux, est créé et deviendra par la suite l’Université de Dakar qui fut officiellement fondée le 24 février 1957 et inaugurée le 9 décembre 1959. Elle changera de nom par la suite et fut dénommée Université Cheikh Anta Diop de Dakar (Ucad) le 30 mars 1987. Après les indépendances, d’autres institutions d’enseignement supérieur et de recherche virent le jour, nécessitant une réorganisation des activités des sciences et technologies.

Comme pour la plupart des pays d’Afrique de l’Ouest, le Sénégal hérita de la majorité des institutions construites par les colonisateurs français après son accession à l’indépendance. Naturellement, il a fallu une transition sur plusieurs années pour assurer le transfert aux Sénégalais. Ainsi, «lors de l’indépendance, les accords prévus avec la France transfèrent au Sénégal la propriété des institutions de recherche, en leur garantissant un large soutien pour leurs activités, sauvant ce secteur menacé par les urgences budgétaires post indépendance. La recherche put donc se poursuivre, grâce à des financements français, dans des instituts directement hérités de la colonisation» [3]. En même temps que le transfert se faisait progressivement, le Sénégal mettait en place une politique scientifique et technique locale capable de piloter les institutions de recherche scientifique et technologique. On assiste alors à l’institutionnalisation des instituts de recherche après l’indépendance du Sénégal.

Dr Assane NDIEGUENE
[1] Chevalier Auguste. Monographie de l’arachide: Revue de botanique appliquée et d’agriculture coloniale, 16ᵉ année, bulletin n°181-182, Septembre-octobre 1936. pp. 673-837.
[2] Gaillard J. et R. Waast. 2000, L’aide à la recherche en Afrique subsaharienne : comment sortir de la dépendance ? le cas du Sénégal et de la Tanzanie. Autrepart, 13, pp 71-89.
[3] Gaillard J. et Kane O., Le système national de recherche scientifique et technique au Sénégal : état des lieux et proposition d’un cadre conceptuel pour l’élaboration d’un document cadre d’orientation des politiques nationales de recherche, de technologie et d’innovation (rapport préparé pour l’Unesco, Division des politiques scientifiques du développement durable), projet renforcement des politiques nationales de recherche, de technologie et d’innovation (UNESCO), Janvier 2011
[4] Malu Wa Kalenga, Science et technologie en Afrique (Histoire, leçons et perspectives), classe des sciences techniques, 1992, Mémoires in-8°, Nouvelle Série, Tome 18, fasc. 6, Bruxelles

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